L’imam Hassan Al-Karim dirige la mosquée Al-Fath à Cergy (Val-d’Oise) depuis 2011. Diplômé en théologie islamique de l’Université Al-Azhar du Caire et formé en droit français à Paris, il célèbre en moyenne 80 à 120 nikah par an. Il est également formateur au Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) sur les questions du mariage islamique en contexte occidental. Rencontre.
« Mon rôle, c’est de protéger le couple — pas juste de lire le Coran »
Meetine.net : Imam Al-Karim, que répondez-vous à quelqu’un qui vient vous voir en disant : ‘Je veux juste faire le nikah, pas le mariage civil’ ?
Conditions du mariage islamique (nikah) — synthèse de l’interview
| Condition | Détail |
|---|---|
| Consentement des deux époux | Obligatoire, sans pression |
| Wali (tuteur) | Requis selon les écoles juridiques, rôle variable |
| Deux témoins | Présence obligatoire lors de la cérémonie |
| Mahr | Don de l’époux à l’épouse, montant libre |
Conseil pratique de l’imam — Le nikah célébré en France ne remplace jamais le mariage civil devant l’officier d’état civil : les deux démarches sont complémentaires et doivent idéalement être réalisées dans le bon ordre pour la sécurité juridique du couple.
Imam Hassan Al-Karim : Je lui explique clairement la situation légale et je refuse de procéder sans le mariage civil. Ce n’est pas une question d’opinion — c’est la loi française depuis 1993 (article 433-21 du Code pénal). Un imam qui célèbre un nikah avant le mariage civil s’expose à des poursuites. Et surtout, il laisse le couple — et particulièrement la femme — sans aucune protection légale.
Quand on me dit « mais le nikah est suffisant selon l’Islam », je réponds : l’Islam nous demande également de respecter les lois du pays où nous vivons, dès lors que ces lois ne nous obligent pas à commettre un acte illicite. Le mariage civil n’est pas contraire à l’Islam. C’est une reconnaissance administrative de votre union. Il ne remplace pas le nikah — il le complète.
Mon rôle en tant qu’imam, c’est de protéger le couple spirituellement et pratiquement. Un couple non marié civilement qui vit ensemble après le nikah n’a aucun recours en cas de décès, de séparation, de maladie. J’ai vu des situations dramatiques, notamment pour des femmes qui se retrouvaient sans rien après des années de vie commune validée uniquement par un nikah non déclaré. Pour comprendre les étapes complètes, notre guide du mariage musulman en France détaille les démarches civiles et religieuses à mener conjointement.
« Les conditions du nikah sont précises et non négociables »
Quelles sont les conditions obligatoires d’un nikah valide ?
I.H.A-K : Il y a un consensus entre les grandes écoles de jurisprudence islamique (hanafite, malikite, chaféite, hanbalite) sur cinq conditions fondamentales :
Première condition : le consentement libre et éclairé des deux époux. Un mariage forcé est nul en Islam, point. Cela vaut pour l’homme comme pour la femme. J’insiste sur ce point parce que certaines familles pensent que le consentement de la femme est secondaire. C’est une erreur grave et un péché. Le Prophète ﷺ a dit : « La femme non mariée a plus de droit sur elle-même que son tuteur. »
Deuxième condition : le wali (tuteur) de la mariée. Dans les trois écoles malikite, chaféite et hanbalite, le wali est obligatoire pour la validité du nikah. L’école hanafite est plus souple et permet à une femme majeure et saine d’esprit de se marier sans wali dans certaines conditions. En France, la plupart des imams appliquent la condition du wali par précaution, et je fais de même.
Le wali est généralement le père, à défaut le grand-père paternel, puis le frère, puis l’oncle paternel. Si la mariée n’a aucun wali masculin disponible ou si le wali refuse sans raison valable, le juge (qadi) ou l’imam peut jouer ce rôle.
Troisième condition : deux témoins musulmans adultes et de bonne moralité. Ils doivent être présents physiquement et entendre l’échange des consentements. C’est une condition sur laquelle je ne déroge jamais.
Quatrième condition : le mahr (dot islamique). Il doit être fixé avant le nikah et accepté par la mariée. Il lui appartient en propre — sa famille n’a aucun droit dessus.
Cinquième condition : l’ijab et qabul. L’offre et l’acceptation formelles, prononcées lors de la cérémonie. Généralement : le wali dit « je te marie à ma fille X pour le mahr de Y », et le marié dit « j’accepte ce mariage ». Cette formule peut varier selon les traditions.
« Le mahr n’est pas une dot à la famille — c’est un droit de la femme »
Le mahr est souvent mal compris. Pouvez-vous clarifier ce que c’est exactement ?
I.H.A-K : C’est l’une des plus grandes sources de confusion, oui. Le mahr est un droit de la femme — pas un paiement à sa famille, pas un prix d’achat, pas une compensation. Il appartient exclusivement et définitivement à la mariée, dès la conclusion du nikah.
Son montant est libre : il peut être symbolique (une bague, une somme de 100 €) ou substantiel (bijoux en or, somme importante). Ce qui compte, c’est que les deux époux en soient d’accord et que la mariée l’accepte librement. Personne — ni ses parents, ni le marié — ne peut le fixer sans son consentement.
Il existe deux formes de mahr :
Le mahr muqaddam (immédiat) : versé avant ou lors de la cérémonie. C’est la forme la plus sécurisée pour la femme.
Le mahr muakhar (différé) : qui devient exigible en cas de divorce ou de décès. C’est une sorte de garantie financière. Il doit être clairement stipulé lors du nikah pour être opposable.
En pratique, je rencontre encore des familles — parfois bien intentionnées — qui s’approprient le mahr de la fille ou qui négocient un mahr très bas pour que le mariage se fasse rapidement. C’est islammiquement incorrect. Je refuse de valider un nikah si j’ai des doutes sur la liberté de la mariée concernant son mahr.

« Beaucoup de couples viennent trop tard — après des années de vie commune sans nikah »
Quels sont les cas les plus difficiles que vous gérez ?
I.H.A-K : Deux situations récurrentes me posent problème.
La première : des couples qui vivent ensemble depuis des années sans nikah et sans mariage civil, et qui viennent me voir parce qu’ils réalisent enfin la gravité de leur situation — souvent à l’occasion d’une grossesse ou d’un problème de santé. Il faut alors tout régulariser en urgence, et parfois les familles ne savent pas que la relation existe depuis des années. C’est compliqué.
La deuxième : des familles qui ont fait un nikah à l’étranger (Maroc, Algérie, Turquie, Tunisie) et qui pensent que cela suffit pour la France. Non. Un mariage religieux célébré à l’étranger n’est pas automatiquement reconnu en France — il faut sa transcription au registre d’état civil français, ce qui peut prendre des mois.
Je dis toujours aux jeunes qui se marient : faites d’abord la mairie, puis venez me voir pour le nikah. Dans cet ordre, tout est propre légalement et spirituellement.
« Le wali qui refuse sans raison est lui-même en faute »
Que se passe-t-il quand le wali refuse d’accorder le mariage d’une femme ?
I.H.A-K : C’est un cas que je gère plusieurs fois par an. Certains pères refusent pour des raisons valables — le prétendant n’est pas pratiquant, il a un comportement problématique, la femme est sous pression. Dans ces cas, le père a raison d’intervenir.
Mais certains pères refusent pour des raisons injustes : le prétendant n’est pas de la même origine nationale, il gagne moins, il n’a pas les diplômes espérés, ou parfois simplement parce que le père ne veut pas « perdre » sa fille. Ce comportement s’appelle ‘adl (obstruction injuste) en fiqh, et il est islammiquement condamnable.
Dans ces cas, la femme a le droit de porter sa demande devant une autorité islamique (imam, conseil communautaire) qui peut jouer le rôle de juge islamique. En France, certaines associations islamiques jouent ce rôle de médiation. Le CFCM a des commissions de médiation familiale. Si le wali persiste injustement, l’imam peut, dans certaines conditions, conclure le nikah en tant que wali de substitution (wali al-hakim).
Je préviens toujours les deux familles avant d’en arriver là — la médiation est presque toujours préférable. Mais si une femme adulte, saine d’esprit, libre dans son choix, fait face à un blocage injuste, elle ne doit pas rester prisonnière de ce veto.
« Le divorce islamique en France : une réalité complexe »
Comment fonctionne le divorce islamique (talaq ou khul’) en France ?
I.H.A-K : C’est un sujet sur lequel je dois être très clair, parce qu’il y a beaucoup de confusion.
En France, le seul divorce qui produit des effets légaux est le divorce civil prononcé par un juge. Qu’un mari prononce trois fois « talaq » ou qu’une imam rédige une attestation de divorce islamique — cela n’a aucune valeur juridique en France. Le mariage civil reste intact.
La situation inverse est également vraie : un divorce civil en France ne dissout pas automatiquement le mariage islamique. Certaines femmes se retrouvent civilement divorcées mais religieusement toujours mariées, ce qui peut poser des problèmes pour un futur remariage islamique.
Ce que je recommande : divorcer sur les deux plans simultanément. Dépôt de la requête en divorce civil, et en parallèle, demande de divorce islamique auprès de l’imam qui avait célébré le nikah ou d’un imam reconnu.
Pour les femmes qui veulent un divorce islamique mais dont le mari refuse de prononcer le talaq, il existe le khul’ (divorce à l’initiative de la femme, moyennant généralement la restitution du mahr) et le faskh (dissolution par un juge islamique). Ces procédures sont possibles en France via des associations islamiques habilitées.
« La mosquée Al-Fath en 2026 : ce qui a changé »
Comment votre mosquée gère-t-elle les demandes de mariage aujourd’hui, par rapport à il y a 10 ans ?
I.H.A-K : Beaucoup de choses ont changé. Il y a dix ans, les gens arrivaient souvent le jour même : « On veut faire le nikah ce soir. » C’était très difficile à gérer — impossible de vérifier les situations, d’assurer que tout était en règle.
Aujourd’hui, j’impose un entretien prénuptial d’au moins deux séances. La première avec chaque époux séparément (pour vérifier le consentement libre, sans pression familiale). La deuxième avec le couple et le wali, pour parcourir les conditions du nikah, fixer le mahr, s’assurer que le mariage civil est bien en place.
Deuxième changement important : la digitalisation. Les couples se rencontrent souvent en ligne — Muslima, Minder, Muzz. Cela ne pose aucun problème en soi. Ce qui compte, c’est la démarche : est-ce qu’ils viennent avec une intention sérieuse ? Est-ce que les familles sont impliquées ? J’ai célébré des nikah pour des couples qui s’étaient rencontrés sur Muslima, et c’étaient des mariages solides, avec une vraie connaissance mutuelle et une belle implication familiale.
Pour tout ce qui concerne le nikah et ses étapes pratiques, notre article sur le nikah en France détaille le déroulement complet.
Troisième évolution : la question du nikah à distance. J’ai eu des demandes pendant la période COVID, et encore maintenant pour des cas où l’un des époux est à l’étranger. Ma position : la procuration (tawkil) est islamiquement valide si les conditions sont remplies et clairement documentées. Mais c’est un cas exceptionnel — le présentiel reste ma forte préférence.

« Les jeunes qui cherchent en ligne : mon regard »
Comment voyez-vous l’utilisation des applications de rencontre halal par les jeunes musulmans ?
I.H.A-K : Positivement, à condition que l’intention soit claire. L’Islam ne nous demande pas de rester dans notre appartement en attendant que Allah nous envoie un conjoint par miracle. Nous devons faire preuve d’effort (ikhtiar), tout en nous remettant à Allah pour le résultat (tawakkul).
Les sites comme Muslima, les applications comme Minder ou Muzz, sont des outils. Ce qui détermine si leur utilisation est halal ou haram, c’est l’intention et le comportement : chercher le mariage sérieusement vs chercher des aventures ; respecter les limites islamiques dans les échanges vs glisser vers l’intimité illicite.
Ce que je vois de positif dans ces plateformes : elles permettent à des célibataires sérieux de se trouver au-delà de leur cercle familial et géographique immédiat. Je célèbre de plus en plus de nikah entre des gens qui se seraient jamais rencontrés autrement — une Marocaine de Lyon et un Tunisien de Strasbourg, un Français converti de Bordeaux et une femme d’origine turque de Paris.
Ce que je surveille : la durée excessive des conversations avant d’impliquer les familles. Certains jeunes « testent » pendant des mois, voire des années, avant de formaliser quoi que ce soit. C’est une zone grise islamiquement et émotionnellement douloureuse. Ma règle pratique : au-delà de 6-8 semaines d’échanges réguliers sérieux, il faut soit avancer (impliquer les familles), soit s’arrêter.
Questions Rapides de la Communauté
Des questions posées par nos lecteurs, répondues directement par l’imam Al-Karim.
« Mon wali est non-musulman. Que faire ? » Si votre père ou vos proches masculins sont non-musulmans, ils ne peuvent pas légalement être votre wali islamique. Vous devez désigner un wali de substitution — un imam de confiance, un représentant d’association islamique reconnue. Venez me voir ou contactez un imam proche de vous : c’est une situation fréquente et tout à fait gérable.
« Mon futur mari veut faire le nikah avant de trouver un logement. Est-ce acceptable ? » Islamiquement, il n’y a pas d’obligation de logement séparé avant le nikah, mais l’Islam encourage fortement la préparation matérielle. Un mari qui n’a pas les moyens d’assurer le foyer conjugal devrait reporter le nikah plutôt que de laisser son épouse dans une situation précaire. La sagesse pratique s’aligne ici avec l’éthique islamique.
« Peut-on se marier sans que la famille de la femme soit présente ? » Si le wali est le père et qu’il est physiquement empêché (maladie, distance), il peut déléguer par écrit ou par procuration. Mais si la famille est simplement absente parce qu’elle n’est pas informée ou qu’elle s’oppose — c’est une situation que je n’accepte pas de valider sans médiation préalable.
« Notre mariage civil a eu lieu à l’étranger. Devons-nous refaire le nikah en France ? » Non. Si votre nikah a eu lieu à l’étranger dans des conditions valides, il est reconnu islamiquement. Pour la France, ce qui importe est la transcription de votre mariage civil étranger au registre consulaire français. Renseignez-vous auprès de votre mairie ou du Consulat.
Ressources Utiles pour les Futurs Mariés
Pour la partie islamique :
- La mosquée Al-Fath à Cergy propose des entretiens prénuptiaux sur rendez-vous
- Le CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) dispose d’un annuaire des imams agréés par région
- L’UOIF/Muslimanes.fr propose des formations sur les droits islamiques de la femme dans le mariage
Pour la partie civile :
- La mairie de votre domicile pour le dossier de mariage civil (publication des bans, pièces à fournir)
- Pour les mariages mixtes franco-étrangers : consulter le Service Central d’État Civil à Nantes
- Pour la reconnaissance d’un mariage célébré à l’étranger : service de légalisation du Ministère des Affaires Étrangères
Pour les ressources en ligne : Le site Mariage Musulman propose des guides pratiques sur les étapes administratives et islamiques du mariage en France — une ressource complémentaire sérieuse pour les futurs époux. Pour les questions juridiques spécifiques aux couples binationaux, le portail du Service Public détaille les formalités de mariage avec un ressortissant étranger.
Ce que Retenir de Cette Interview
Le nikah en France est un acte spirituel profond — et il doit être accompagné de toutes les protections que la loi française offre. Les deux ne s’opposent pas : ils se complètent.
Un imam sérieux, un wali présent, deux témoins, un mahr accepté librement, et un mariage civil préalable : voilà les fondamentaux d’un mariage islamique solide et légalement protecteur en France.
Si vous cherchez un imam pour votre nikah, n’improvisez pas. Prenez rendez-vous à l’avance (compter 4 à 8 semaines de délai dans les grandes mosquées), préparez vos documents (mariage civil, pièces d’identité, acte de naissance), et venez avec votre wali.
Pour tout comprendre sur le déroulement pratique du nikah, consultez notre guide complet Nikah en France 2026. Si vous cherchez encore votre futur conjoint, notre comparatif des sites de rencontre musulmans vous aidera à choisir la plateforme la plus adaptée à votre profil.

