« Le mariage forcé est interdit, la présentation familiale ne l'est pas » : Interview K. El Fassi

Khadija El Fassi, conseillère conjugale en couples musulmans à Lille depuis 15 ans, décrypte la frontière entre mariage arrangé et union libre dans la communauté musulmane française. Consentement éclairé, rôle du wali, droit français et religieux, accompagnement des couples mixtes.
Khadija El Fassi, conseillère conjugale spécialisée en couples musulmans

Khadija El Fassi — Conseillère conjugale spécialisée en couples musulmans. Diplômée de l'École française d'analyse transactionnelle (EFTA) et DU thérapie conjugale et familiale, Université Lille 2. Ex-imam-conseil à la mosquée Bilal de Roubaix (2008-2015). Cabinet privé à Lille depuis 2015. Autrice de « Couples musulmans en France : entre tradition et modernité » (Albin Michel, 2023). 22 ans d'accompagnement.

Dans son cabinet de la rue Esquermoise à Lille, Khadija El Fassi reçoit chaque semaine une douzaine de couples musulmans — fiancés, jeunes mariés, parents épuisés, couples en crise. Elle est l’une des rares conseillères conjugales en France à conjuguer une formation en thérapie de couple universitaire et une expertise en jurisprudence islamique. Notre conversation avec une professionnelle qui se trouve exactement à la jonction entre droit français, droit religieux et psychologie du couple.


« Le mariage forcé est interdit, la présentation familiale ne l’est pas »

Meetine.net : Beaucoup de jeunes musulmans français confondent « mariage arrangé » et « mariage forcé ». Pouvez-vous clarifier cette distinction ?

Mariage arrangé vs mariage libre — ce que dit l’interview

AspectMariage arrangéMariage libre
Initiative de la rencontreFamille ou intermédiaireLes deux personnes concernées
Rôle du consentementToujours requis dans la version légitimeImplicite dès le départ
Risque principalPression familiale excessiveAbsence de cadre et de validation familiale
Point communRéussite liée à la qualité du dialogue de couple, pas au mode de rencontre

À retenir — Khadija El Fassi rappelle qu’un mariage arrangé n’est légitime en islam que s’il repose sur un consentement libre et éclairé des deux parties : sans ce consentement, il ne s’agit plus d’un mariage arrangé mais d’un mariage forcé, interdit.

Khadija El Fassi : C’est une confusion fondamentale qui empoisonne toutes les conversations sur le sujet. Le mariage forcé est strictement interdit, à la fois en droit français — pénalement, depuis la loi de 2010 — et en droit islamique. Aucun débat possible. Le Prophète Mohammed, paix sur lui, a clairement statué que le consentement de la femme est indispensable, y compris contre l’avis du père. C’est dans des hadiths bien connus, rapportés par Boukhari et Mouslim.

Le mariage présenté — ce qu’on appelle parfois « arrangé » dans le langage courant — est tout à fait différent. C’est un cadre dans lequel la famille, les proches, parfois un intermédiaire identifient des candidats compatibles, organisent la rencontre, mais où le consentement libre des deux personnes reste la condition absolue du mariage. C’est historiquement le cadre dominant des mariages musulmans dans toutes les civilisations, du Maroc au Pakistan en passant par l’Indonésie.

La confusion qui pollue les débats publics, c’est de penser que tout mariage présenté est nécessairement forcé. C’est faux. C’est de penser que tout mariage individuel est nécessairement libre. C’est faux aussi : un mariage où l’un des deux partenaires est sous pression émotionnelle, financière ou sociale n’est pas plus libre qu’un mariage organisé par les parents.


« Le consentement éclairé est le seul critère qui compte »

Comment évaluer si un consentement au mariage est réellement libre ?

K.E.F. : C’est précisément le travail le plus important dans mon cabinet. Le consentement éclairé repose sur plusieurs critères que je vérifie systématiquement avec les jeunes couples qui me consultent en amont de leur mariage.

D’abord, avoir une information complète sur la personne : connaître son histoire, sa famille, ses valeurs, ses projets concrets, sa vision du couple, sa pratique religieuse, sa situation financière et professionnelle. Pas seulement ce que les parents en ont dit. Une vraie connaissance directe.

Ensuite, avoir disposé de temps suffisant pour réfléchir. Je suis très méfiante des mariages décidés en moins de trois mois de présentation. Le « coup de cœur » immédiat est souvent une projection émotionnelle qui résiste mal à l’épreuve du quotidien. Mes consultations préalables au mariage durent généralement 2-3 séances étalées sur 6 à 8 semaines.

Puis, avoir la possibilité réelle de dire non sans conséquences sociales lourdes. C’est le critère le plus difficile. Dans certaines familles, dire non à un mariage arrangé déclenche une marginalisation. Quand je sens cette pression, je travaille avec la jeune femme — souvent c’est elle qui en pâtit le plus — pour explorer les voies de résistance et identifier des soutiens externes si besoin.

Enfin, être informé des clauses contractuelles du mariage : mahr, droit de divorce, modalités de vie commune, projet d’enfants. Trop de jeunes mariées découvrent après coup des engagements qu’elles n’avaient pas anticipés.

Pour qui souhaite approfondir la dimension liturgique et contractuelle du mariage musulman, notre guide de la cérémonie de mariage musulman détaille les étapes du nikah, du mahr et de la walima dans le contexte français contemporain.


« Le wali en France : un rôle consultatif, pas décisionnel »

Le rôle du wali (tuteur matrimonial) est souvent mal compris. Quelle est sa fonction réelle en France ?

K.E.F. : Sur le plan du droit civil français, le wali n’a strictement aucune existence juridique. À la mairie, seul le consentement libre de la mariée compte. C’est important de le rappeler : aucune signature de père ne peut valider ou invalider un mariage civil français.

Sur le plan du droit religieux musulman, la doctrine sunnite majoritaire considère que le wali signe le contrat de nikah au nom de la mariée. C’est plus une fonction de témoignage et de protection — vérifier que le futur mari est sérieux, qu’il a les moyens d’assumer ses responsabilités, qu’il partage la même foi — qu’une fonction d’autorisation paternelle absolue. Le wali ne peut pas obliger la mariée à épouser quelqu’un qu’elle refuse. Il ne peut pas non plus l’empêcher d’épouser quelqu’un qu’elle a librement choisi, si le candidat est apte.

En pratique, dans la jeune génération musulmane française que j’observe au cabinet, le modèle dominant est celui d’un wali consultatif : le père (ou un frère, ou un oncle) donne son avis, partage ses observations sur le candidat, mais la décision finale appartient à la mariée. C’est un compromis culturel qui fonctionne assez bien — il préserve le rôle symbolique de la famille tout en respectant l’agency de la jeune femme.

Salon familial maghrébin, parents et fille discutant autour d'un thé, présentation matrimoniale


« Les pressions familiales subtiles : le vrai sujet »

Quels sont les types de pressions familiales que vous voyez le plus souvent dans votre cabinet ?

K.E.F. : Les pressions ouvertes — « tu DOIS épouser X » — sont aujourd’hui rares dans les familles musulmanes que je reçois. Ce que je vois beaucoup plus, ce sont des pressions subtiles, indirectes, qui pèsent énormément sur la décision sans jamais se formuler comme une obligation.

La pression du temps : « tu as 28 ans, ta cousine s’est mariée à 24, tes parents s’inquiètent, ne fais pas durer ». Cette pression de l’horloge familiale, je la rencontre surtout chez les femmes — c’est une réalité dont il faut parler honnêtement.

La pression du « bon parti » : « celui-là est médecin, c’est rare, ne le laisse pas filer ». Les critères socio-économiques deviennent un argument écrasant qui efface les questions sur l’affinité personnelle.

La pression de la honte familiale : « si tu refuses, qu’est-ce qu’on va dire aux gens ? ». Particulièrement présente dans les familles très intégrées dans leur communauté d’origine.

La pression religieuse instrumentalisée : « le mariage est la moitié de la religion, refuser quelqu’un de pratiquant, c’est presque un péché ». Cette mauvaise lecture théologique est utilisée pour faire passer des choix peu réfléchis.

Mon travail thérapeutique consiste souvent à nommer ces pressions avec mes patient·es, à les rendre visibles. Une fois qu’elles sont identifiées, on peut décider de leur résister ou de leur céder en connaissance de cause — ce qui est très différent de subir sans le voir.


« Le rôle des intermédiaires familiaux : du rishta aux apps »

Comment se positionnent les intermédiaires familiaux traditionnels face aux nouvelles applications de rencontre ?

K.E.F. : C’est passionnant à observer. Dans les familles musulmanes françaises, les intermédiaires traditionnels — tantes maghrébines, rishta aunties pakistanaises, marieuses turques — n’ont pas du tout disparu. Ils ont coexisté avec les applications, puis se sont parfois hybridés. Je connais des tantes algériennes qui repèrent des candidats sur Inchallah avant de les présenter officiellement aux familles. Et inversement, des jeunes femmes qui utilisent Muzz comme un sas de pré-sélection avant de soumettre les candidats validés à leur tante de référence.

Pour mieux comprendre cette évolution sociologique des mariages musulmans en France, l’interview de la sociologue spécialiste des traditions du mariage maghrébin que votre site a publiée l’année dernière reste une référence essentielle.

Ce qui me frappe, c’est que les jeunes générations ne rejettent pas leurs familles. Elles inventent des compromis créatifs. Le rôle de l’intermédiaire passe de prescripteur à conseiller. C’est sain.


« Les couples mixtes : un protocole en six séances »

Vous accompagnez aussi des couples mixtes musulman/non-musulman. Comment travaillez-vous avec eux ?

K.E.F. : J’ai développé un protocole spécifique depuis 2018, parce que les demandes ont augmenté de manière significative. Six séances dédiées :

Séance 1 : clarification des attentes religieuses. Que représente l’islam pour le conjoint musulman ? Le non-musulman est-il athée, agnostique, chrétien pratiquant ? Quelle place pour la religion dans le quotidien ? Quelle position sur la conversion ? Pas d’ambiguïté.

Séance 2 : éducation interculturelle des enfants. Religion à transmettre, fêtes à célébrer, langue maternelle, scolarité (école religieuse ou laïque ?). Ces décisions DOIVENT être posées avant le mariage, pas découvertes après la naissance.

Séance 3 : gestion des familles d’origine. Comment annoncer ? Comment intégrer un beau-père non-musulman aux fêtes familiales musulmanes ? Comment gérer une belle-famille non-musulmane qui ne comprend pas certaines pratiques ?

Séance 4 : articulation du calendrier religieux. Ramadan et Noël tombent parfois ensemble. Comment célébrer ? Comment se respecter mutuellement ? Compromis concrets.

Séance 5 : préparation du contrat de mariage. Clauses spécifiques aux unions mixtes (notamment sur l’éducation des enfants, le droit successoral). Travail conjoint avec un notaire si nécessaire.

Séance 6 : anticipation des crises (deuils, naissances, scolarisation). Quelles règles religieuses pour les rites de naissance ? Pour les funérailles ? Pour les choix d’éducation primaire ? Ces moments critiques fracturent souvent les couples mal préparés.

J’ai eu une conversation détaillée avec votre rédaction sur cette dynamique dans le contexte plus large de l’évolution récente des pratiques musulmanes — voir notamment l’interview de l’anthropologue Dr. Tazi sur l’évolution des rencontres musulmanes en France. Nos analyses convergent largement.

Couple maghrébin chez le conseiller conjugal, écoute mutuelle, cabinet moderne


« L’accompagnement professionnel : un investissement, pas un luxe »

Quel est l’apport concret d’un conseil conjugal pour les couples musulmans en France aujourd’hui ?

K.E.F. : Un conseil conjugal professionnel apporte trois choses que ni la famille ni les imams ne peuvent fournir.

D’abord, un espace neutre et confidentiel. La famille a souvent un agenda — vouloir le mariage, vouloir le maintenir, vouloir éviter la honte. L’imam a parfois une lecture théologique unilatérale. Le conseil conjugal professionnel est neutre, formé, lié au secret professionnel. C’est un cadre qui permet de dire ce qu’on ne peut dire nulle part ailleurs.

Ensuite, des outils techniques issus de la recherche clinique sur le couple : analyse transactionnelle, gestion des conflits, communication non-violente, dynamique des familles d’origine. Ce sont des compétences qu’on n’apprend pas à la mosquée. Or 80 % des conflits conjugaux que je vois pourraient être désamorcés par ces outils basiques bien transmis.

Enfin, une expertise spécifiquement musulmane : compréhension du droit familial islamique, des contrats de mariage halal, des spécificités culturelles maghrébines, sud-asiatiques ou subsahariennes. Ce double registre — clinique et religieux — est essentiel.

Pour les couples qui se forment via les rencontres en ligne et qui veulent un accompagnement professionnel avant l’engagement définitif, l’accompagnement professionnel des couples en construction reste l’une des voies les plus efficaces pour sécuriser leur projet matrimonial.


« Mon conseil aux jeunes couples : préparer plutôt que réparer »

Un message aux célibataires musulmans qui envisagent le mariage en 2027 ?

K.E.F. : Mon message principal : investissez dans la préparation au mariage, pas seulement dans l’événement matrimonial. On dépense des milliers d’euros dans une salle, un traiteur, un photographe, une robe. Très bien. Mais la même somme investie en consultations pré-conjugales — disons 4 à 6 séances avec un professionnel formé — peut prévenir des années de souffrance et des divorces évitables.

Le mariage musulman sérieux en France 2027 est un projet complexe : double registre (civil et religieux), double famille (souvent biculturelle), double calendrier, double héritage. Le préparer sérieusement n’est pas un manque de foi dans la baraka divine — c’est l’application concrète du commandement coranique de la consultation (شورى, choura).

Et pour celles et ceux qui veulent comprendre les rites concrets de la cérémonie elle-même avant d’arriver au nikah, le guide complet de la cérémonie du mariage musulman reste très utile en complément.


« Les couples mixtes : l’avenir d’une réalité minoritaire mais croissante »

Vous évoquez régulièrement les couples mixtes. C’est un phénomène nouveau ?

K.E.F. : Pas vraiment nouveau, mais en très forte croissance. Au début de ma pratique en 2008, je devais voir 2 ou 3 couples mixtes par an. Aujourd’hui, c’est plutôt 15 à 20 couples mixtes dans ma file active annuelle, soit environ 20 % de mes consultations.

Le profil dominant : homme musulman pratiquant français de deuxième ou troisième génération, femme française non-musulmane diplômée, autour de la trentaine, qui se rencontrent dans le milieu professionnel ou via des amis communs. Plus rarement sur des applications — la mixité reste un sujet sensible dans les algorithmes communautaires.

Pour celles et ceux qui se reconnaissent dans ce profil, votre article dédié aux couples mixtes musulman/non-musulman en France 2027 constitue une excellente ressource pour explorer concrètement les défis et les solutions.

C’est une dynamique qui ne va pas s’inverser. La société française est de plus en plus interreligieuse, les frontières sont plus poreuses, et les jeunes musulmans nés en France revendiquent une vie sentimentale qui n’est plus systématiquement endogame. Notre tâche en tant que professionnels, c’est de les accompagner — pas de les juger.


Khadija El Fassi, merci pour cette plongée nuancée et professionnelle dans la complexité du mariage musulman en France. Votre livre Couples musulmans en France : entre tradition et modernité (Albin Michel, 2023) est désormais une référence dans la communauté.

K.E.F. : Merci à vous de relayer ces sujets avec autant de soin. C’est en multipliant les voix professionnelles qu’on aide la communauté à mieux se comprendre elle-même.

Questions frequentes

Qui est Khadija El Fassi ?

Khadija El Fassi est conseillère conjugale spécialisée dans l'accompagnement des couples musulmans en France. Diplômée de l'École française d'analyse transactionnelle (EFTA) et titulaire d'un DU de thérapie conjugale et familiale de l'Université Lille 2, elle a été imam-conseil à la mosquée Bilal de Roubaix entre 2008 et 2015 avant d'ouvrir son cabinet privé à Lille. Elle accompagne aujourd'hui une moyenne de 80 couples par an et a publié « Couples musulmans en France : entre tradition et modernité » (Albin Michel, 2023).

Le mariage arrangé est-il interdit en islam ?

Le mariage arrangé au sens où on l'entend culturellement (présentation par la famille, avec consentement libre des deux époux) n'est pas interdit en islam — il est même historiquement la norme dominante dans la tradition prophétique. Ce qui est strictement interdit, c'est le mariage forcé (sans consentement libre de l'un des deux époux). Le Prophète Mohammed (paix sur lui) a clairement statué que le consentement de la femme est indispensable, y compris contre l'avis du père.

Que dit le droit français sur le mariage arrangé ?

Le droit français reconnaît le mariage présenté (arrangé avec consentement) mais sanctionne pénalement le mariage forcé. La loi de 2010 prévoit jusqu'à 3 ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende pour les auteurs de contrainte au mariage. La nullité du mariage peut être prononcée à tout moment en cas d'absence de consentement libre. Le code civil article 146 stipule explicitement : « Il n'y a pas de mariage lorsqu'il n'y a point de consentement ». Toute pression familiale rendant le consentement non-libre invalide le mariage civil et religieux.

Quel est le rôle du wali en France ?

Le wali (tuteur matrimonial de la mariée) joue un rôle essentiellement consultatif et symbolique en France. Sur le plan du droit civil français, le wali n'a aucune existence juridique : seul le consentement libre de la mariée compte devant l'officier d'état civil. Sur le plan religieux, la doctrine sunnite majoritaire considère que le wali signe le contrat de nikah au nom de la mariée — c'est plus une fonction de témoignage et de protection familiale que d'autorisation. Les jeunes générations en France privilégient un modèle où le wali est consulté mais ne décide pas à la place de la mariée.

Comment Khadija El Fassi accompagne-t-elle les couples mixtes (musulman/non-musulman) ?

Khadija El Fassi a développé depuis 2018 une expertise spécifique sur les couples mixtes musulman/non-musulman. Son protocole en 6 séances couvre : (1) clarification des attentes religieuses de chaque partenaire, (2) éducation interculturelle des enfants, (3) gestion des familles d'origine, (4) articulation du calendrier religieux (Ramadan vs Noël), (5) préparation du contrat de mariage (clauses spécifiques), (6) anticipation des crises (deuils, naissances, scolarisation). Elle insiste : la mixité réussit lorsque les deux partenaires sont clairs sur leurs limites avant le mariage, pas après.

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